L'Union africaine s'apprête à lancer officiellement, le 7 octobre 2026 à Port-Louis, à l'île Maurice, sa propre agence africaine de notation de crédit, l'AfCRA. Le siège de l'agence a été attribué à Maurice à l'issue d'un processus de sélection compétitif, et le lancement sera précédé, les 5 et 6 octobre, d'une conférence africaine sur la notation de crédit consacrée au développement des marchés de capitaux du continent. Après plusieurs années de préparation depuis que l'Union africaine a confié ce dossier au Mécanisme africain d'évaluation par les pairs en 2017, ce n'est plus une simple déclaration d'intention, c'est une institution qui s'apprête à entrer en fonction, ce qui mérite attention et doit être encouragé.

Depuis plusieurs années, l'UA et de nombreux acteurs du continent estiment que les notes attribuées aux États africains par les agences internationales de notation sont injustement basses. Ce qui renchérit le coût de l'emprunt et freine le financement du développement. Cette note reste cependant à mériter. En même temps, l'exigence qu'elle impose peut aussi être lue positivement, comme un aiguillon vers une meilleure gouvernance économique et institutionnelle sur le continent. Il ne s'agit donc pas de contester le principe même d'une évaluation rigoureuse, mais la manière dont certains critères sont pondérés. Plusieurs travaux de recherche récents appuient d'ailleurs l'idée que le poids donné à des indicateurs comme le revenu par habitant ou la détention de réserves de change désavantage structurellement les économies africaines sans toujours refléter leur risque réel de défaut, alors même que la plupart des États du continent continuent, au quotidien, à lever des fonds sur les marchés financiers internationaux malgré des notations peu favorables. Selon le Mécanisme africain d'évaluation par les pairs, plus de 70 % des notations de crédit produites en Afrique sont aujourd'hui émises par des entités non africaines, ce qui donne la mesure de l'enjeu de souveraineté informationnelle que l'AfCRA entend combler.

Mais cette bonne intention ne suffira pas si l'UA ne prête pas une attention sérieuse à un problème plus fondamental: celui des données. La promesse de l'AfCRA repose largement sur l'idée qu'une agence africaine serait mieux placée pour maîtriser les réalités comme le secteur informel, trop souvent ignorées par les méthodologies classiques. Or cette promesse suppose que les données nécessaires existent, sont fiables et sont comparables d'un pays à l'autre, ce qui est loin d'être acquis. Les pays africains progressent à des rythmes très inégaux dans la production de statistiques exploitables, certains disposant de séries robustes quand d'autres n'ont pas actualisé leur recensement économique depuis une décennie, ce qui expose l'agence à un choix inconfortable entre une méthodologie uniforme qui retomberait sur les mêmes indicateurs classiques que le trio, ou une méthodologie adaptée pays par pays qui l'exposerait à son tour à une critique de subjectivité.

Ce problème est en réalité plus profond qu'un simple déficit de couverture statistique. Il touche à la manière même dont les données sont collectées. Beaucoup d'enquêtes emploi ou de recensements économiques utilisés par les instituts nationaux de la statistique reposent sur des catégories héritées de cadres conçus pour des économies salariales formelles, où l'on distingue nettement l'emploi, l'entreprise, le revenu et le lieu de travail. Or une bonne partie de l'activité économique africaine ne se laisse pas découper ainsi: une même personne peut cultiver, transformer et vendre un produit, combiner plusieurs activités selon la saison, mélanger revenu monétaire et échange en nature. Même les dispositifs d'enquête les plus structurés, comme les enquêtes 1-2-3 utilisées dans plusieurs pays africains, qui distinguent pourtant activité principale et activité secondaire, peinent à saisir des combinaisons plus complexes que ces deux niveaux, les variations saisonnières d'une même activité, ou les échanges non monétaires, ce qui produit une sous-déclaration importante de l'activité réelle. S'y ajoute un biais de reconnaissance sociale: certaines activités économiques, notamment celles portées par les femmes dans l'économie domestique ou artisanale, ne sont parfois perçues ni par l'enquêteur ni par l'enquêtée comme du travail au sens où l'entend le questionnaire, ce qui produit une invisibilisation statistique qui est un problème de définition autant que de collecte.

Ce chantier n'est pas à inventer entièrement. Plusieurs blocs régionaux l'ont déjà engagé, à des rythmes inégaux. La CEDEAO a réuni fin juillet 2026 à Dakar les directeurs généraux de ses instituts nationaux de la statistique pour accélérer l'harmonisation de ses systèmes statistiques. La CEMAC a fait de même à Brazzaville en mai 2026, validant des outils méthodologiques communs sur les prix, l'état civil et les recensements, avec, fait notable, des études sur le commerce transfrontalier informel qui touchent directement à la question du secteur informel. Au niveau continental, l'Union africaine chapeaute en théorie ces efforts à travers sa Stratégie pour l'harmonisation des statistiques en Afrique, qui doit s'achever cette année. L'existence de ces chantiers parallèles est une bonne nouvelle pour l'AfCRA, à condition qu'elle s'y arrime plutôt que de les dupliquer, et leur avancement inégal d'une région à l'autre confirme, s'il le fallait, l'ampleur de la coordination qui reste à accomplir.

Pendant que l'AfCRA finalisait son installation, le marché africain de la notation, lui, ne l'a pas attendue. Deux agences de notation nées sur le continent sont récemment passées sous contrôle étranger, Moody's ayant pris le contrôle de GCR Ratings en 2024. Ce qui se déplace dans ce type d'opération n'est pas tant la note elle-même que la propriété de l'instrument qui la fabrique, un enjeu de souveraineté informationnelle que l'AfCRA était précisément censée porter. Seule Bloomfield Investment Corporation, fondée à Abidjan en 2007, n'a pas changé de mains et continue de faire le prix sur les marchés régionaux, sans pour autant remplacer le trio sur les émissions internationales de type eurobond. L'AfCRA arrive donc dans un paysage déjà recomposé, ce qui rend d'autant plus urgente la solidité des fondations sur lesquelles elle s'appuie.

C'est là le véritable talon d'Achille du projet. Une meilleure volonté politique de collecter des données ne suffira pas si les outils de collecte eux-mêmes n'ont pas été repensés pour saisir les formes d'activité dominantes dans le contexte africain. C'est pourquoi l'UA devrait faire de l'harmonisation statistique et de la refonte méthodologique des instruments de collecte, en s'appuyant sur les instituts nationaux de la statistique, sur Afristat et sur les chantiers déjà engagés par la CEDEAO et la CEMAC, un préalable et non un simple accompagnement au lancement de l'agence. Cette expertise méthodologique devrait être revendiquée par l'AfCRA comme une mission propre, et non traitée comme un simple constat en creux.

Ce chantier soulève cependant trois questions que l'UA gagnerait à trancher dès maintenant plutôt qu'une fois l'agence lancée. La première est celle du risque de reproduire, entre pays africains cette fois, la hiérarchie que l'on cherche à corriger entre l'Afrique et le reste du monde: une agence contrainte de noter avec plus de confiance les pays aux meilleures capacités statistiques, souvent aussi les économies déjà les plus formalisées, pourrait involontairement pénaliser davantage les États les moins bien dotés en instruments de mesure, ce qui déplacerait le biais plutôt que de le résoudre.La deuxième est celle du financement: harmoniser les instituts nationaux de la statistique et refondre les outils de collecte a un coût que des États déjà contraints budgétairement ne peuvent assumer sans appui extérieur, ce qui pose la question de qui portera cette dépense sans recréer une dépendance vis-à-vis des mêmes bailleurs multilatéraux dont l'Afrique cherche par ailleurs à s'émanciper. Cette question de financement n'est d'ailleurs pas qu'une contrainte technique à résoudre, elle interroge une cohérence plus large: si les mêmes instances qui portent l'AfCRA ne parviennent déjà pas à faire preuve d'indépendance ou de fermeté sur des sujets de gouvernance nationale, qu'est-ce qui garantit qu'elles porteront une exigence d'émancipation informationnelle jusqu'au bout, plutôt que de reproduire, une fois de plus, la même dépendance qu'elles disent vouloir dépasser. La troisième touche à la nature même de ce que les marchés attendent d'une notation: au-delà de la précision technique de la mesure, une note crédible signale aussi que celui qui l'attribue a résisté aux pressions politiques des États notés. Ce sera d'ailleurs le premier vrai test de l'AfCRA une fois lancée: pour être prise au sérieux, elle devra être capable de dégrader un État africain quand la situation l'exige, et non se contenter de corriger les notes à la hausse, faute de quoi elle ne serait qu'un instrument de plaidoyer déguisé en instrument de mesure.

L'agence devrait par ailleurs bâtir sa crédibilité sur des critères d'évaluation solides de son propre travail, à savoir une transparence complète de sa grille de pondération, une redevabilité fondée sur la publication systématique des taux de défaut observés au regard des notations attribuées, et une indépendance vérifiable vis-à-vis des gouvernements notés.

Quant à la reconnaissance internationale, elle ne devrait pas être l'objectif immédiat de l'AfCRA. Ce n'est pas d'elle dont l'agence a besoin en priorité, mais d'un travail sérieux, mené avec rigueur au fil des années sur des bases de données solides et des critères d'évaluation robustes. C'est ce sérieux cumulatif qui, à terme, suffira à emporter progressivement la reconnaissance des marchés, plutôt qu'une reconnaissance recherchée d'emblée sans les fondations qui la rendraient crédible.

L'Afrique est-elle prête à relever ce pari, en réglant ses propres faiblesses persistantes de gouvernance et de rigueur institutionnelle, celles-là mêmes que les agences scrutent, tout en dotant l'AfCRA d'une gouvernance interne à la hauteur de l'exigence qu'elle impose aux autres?