Le continent africain a connu plusieurs épisodes de violences à la suite d'élections, dont les conséquences ont, dans certains cas, conduit à la mise en place de mécanismes de justice transitionnelle. Commissions vérité, processus de réconciliation nationale, réparations ou réformes institutionnelles interviennent alors pour répondre aux violations et aux fractures laissées par les crises. Au Togo, l'élection présidentielle de 2005 a été suivie de violences politiques ayant fait, selon un rapport des Nations Unies, entre 400 et 500 morts. Cette crise s'inscrivait dans une histoire plus longue de violences politiques et a notamment conduit à la création, par décret du 25 février 2009, d'une Commission Vérité, Justice et Réconciliation chargée d'enquêter sur les violences politiques survenues entre 1958 et 2005 ; son rapport final a été publié en avril 2012. Au Kenya, les violences post-électorales de décembre 2007 à janvier 2008, qui ont fait plus d'un millier de morts, ont conduit à la création d'une Commission Vérité, Justice et Réconciliation en 2008. En Côte d'Ivoire, la crise post-électorale de 2010-2011, qui a opposé les partisans de Laurent Gbagbo et d'Alassane Ouattara et fait plusieurs milliers de morts, a également conduit à la création d'une Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation en 2011.

Ces expériences posent une question qui dépasse la seule capacité à réparer les conséquences d'une crise : que peut-on faire avant qu'elle ne survienne ? Si la justice transitionnelle intervient essentiellement pour traiter les conséquences de violences graves, la gouvernance électorale offre, elle, un espace d'action en amont, prévention des tensions, dialogue entre parties prenantes, participation citoyenne, observation électorale, gestion des contestations et lutte contre les mécanismes d'exclusion. La question devient alors celle de la capacité des acteurs, et notamment des jeunes, à s'approprier ces outils avant que les tensions ne se transforment en crise.

C'est dans cette perspective qu'il faut considérer les récentes initiatives continentales visant à former la jeunesse africaine aux instruments des valeurs partagées de l'Union africaine, notamment à la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (ACDEG), aux mécanismes de résolution des différends et aux usages du numérique dans la mobilisation citoyenne. L'ambition est moins de préparer les jeunes à gérer l'après-crise que de leur donner les moyens d'agir sur les conditions qui peuvent contribuer à l'éviter. Reste toutefois une question essentielle : ces outils permettent-ils réellement aux jeunes d'exercer une influence sur la gouvernance électorale, ou se limitent-ils à les préparer à participer à un système dont les décisions continuent d'être prises sans eux ?

La boîte à outils institutionnelle : penser l'élection comme un cycle, pas comme un jour

Le premier acquis de ce type de formation tient à un déplacement de regard. L'ACDEG ne réduit pas la participation électorale au jour du scrutin, elle la pense comme un cycle continu, structuré en trois phases, une phase pré-électorale où se jouent le cadre légal, la budgétisation et le recensement des électeurs, une phase électorale couvrant les campagnes, le vote et l'observation, et une phase post-électorale consacrée à la gestion des contestations et aux réformes pour le scrutin suivant. Cette approche par cycle est en elle-même un outil de prévention, elle invite les jeunes à s'investir dans la cartographie des parties prenantes bien avant que la tension monte, plutôt que de découvrir les rouages du processus au moment où le climat est déjà électrique.

À cela s'ajoutent des outils plus directement empruntés à la résolution des conflits. La distinction, désormais classique dans la littérature sur la paix, entre violence directe et violence structurelle permet de nommer ce qui, dans un processus électoral, relève de l'agression ponctuelle et ce qui relève d'une exclusion systémique plus diffuse, souvent plus difficile à combattre parce que sans auteur identifiable. Le continuum qui va de la négociation à la médiation puis à l'arbitrage donne, lui, une grille de lecture concrète pour savoir quand une tension électorale locale appelle encore un dialogue informel entre parties prenantes, et quand elle nécessite l'intervention d'un tiers neutre avant de dégénérer. Présentés comme des compétences de médiation communautaire, ces outils n'ont de valeur préventive que s'ils sont mobilisés bien avant la crise, ce qui suppose une jeunesse formée en continu et non seulement à la veille des scrutins sensibles.

L'outillage numérique : un levier réel, mais à double tranchant

La seconde catégorie d'outils, plus récente, est numérique. Des stratégies de sensibilisation électorale construites sur LinkedIn, WhatsApp ou Twitter ont montré, lors de cette même formation, qu'il est possible de transformer des plateformes grand public en instruments de mobilisation civique, qu'il s'agisse de vulgariser le cycle électoral auprès des 18-35 ans, de couvrir l'ensemble du processus plutôt que le seul jour du vote, ou de valoriser des candidatures jeunes pour changer la perception de la politique comme espace fermé.

Mais l'enthousiasme doit rester mesuré. Les participants eux-mêmes, en restituant leurs travaux de groupe, ont insisté sur un point qui mérite d'être pris au sérieux, le numérique est un levier puissant, pas une solution autosuffisante. Sans articulation à des politiques publiques, sans lecture fine du contexte national, sans relais hors ligne, une campagne numérique reste un feu de paille. Pire, l'outil censé prévenir l'exclusion politique des jeunes peut se retourner contre son objectif, l'espace numérique civique s'est nettement refermé depuis le milieu des années 2010, sous l'effet d'une surveillance accrue et de la prolifération de comptes inauthentiques, ce qui en fait aussi un vecteur possible de désinformation et de tension pré-électorale lorsqu'il n'est pas encadré. Le même outil peut donc servir la prévention ou l'alimenter le risque, selon la rigueur avec laquelle il est déployé.

Le test qui révèle la limite de tout l'édifice

L'exercice le plus instructif de cette formation n'a d'ailleurs pas été un exposé, mais un jeu de rôle. Invités à simuler un processus de consultation sur le financement d'un centre communautaire pour la jeunesse, en s'appuyant sur l'échelle de participation qui distingue la manipulation, la simple information, la consultation réelle et la codécision partagée, les participants ont constaté, de leur propre aveu, que leur simulation avait surtout reproduit une consultation de façade, les jeunes étant conviés à discuter sans que les décisions leur échappent réellement des mains des adultes.

Ce résultat, obtenu dans un cadre pourtant pensé pour illustrer la participation authentique, dit quelque chose d'essentiel sur l'ensemble des outils décrits plus haut. Le cycle électoral, les compétences de médiation, les stratégies numériques, aucun de ces instruments ne prévient quoi que ce soit si la place faite à la jeunesse dans la gouvernance électorale reste elle-même symbolique. La justice transitionnelle n'est jamais que le prix payé pour cette symbolique non corrigée à temps. Le pari d'une gouvernance électorale véritablement préventive ne se joue donc pas seulement dans la formation aux outils, mais dans la volonté, très concrètement politique, de laisser cette même jeunesse déjà formée peser réellement sur les décisions qui la concernent, bien avant que la seule alternative restante ne soit de réconcilier.