Pour la première fois en plus de cinquante ans, un sommet Afrique-France se tient en territoire anglophone. Le symbole est réel. La substance, elle, reste à démontrer.

Le discours de Macron se construit autour d’une rupture assumée. Fini le pré carré francophone, place au partenariat d’égal à égal avec un continent jeune, dynamique et stratégique. Le changement de ton est notable. Mais la délégation qui accompagne le président français : CMA CGM, TotalEnergies, Accor, Danone rappelle que les intérêts économiques structurels, eux, n’ont pas fondamentalement changé de nature.

Ce repositionnement s’inscrit dans un contexte de recomposition forcée. Les transitions militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont précipité le retrait de l’armée française et alimenté un sentiment critique vis-à-vis de Paris qui dépasse le seul espace sahélien. Dans ce contexte, le retrait progressif des entreprises françaises a affaibli les leviers d’influence traditionnels de la France sur le continent.

Le choix de Nairobi obéit à une logique de repositionnement géographique. L’Afrique de l’Est offre un terrain moins chargé historiquement, une économie dynamique, et des partenaires avec lesquels Paris n’a pas de contentieux majeurs à gérer. William Ruto, hôte du sommet et représentant de l’Afrique au G7 d’Évian en juin, incarne cette nouvelle géographie d’influence que la France cherche à construire.

La stratégie des points d’ancrage économiques s’inscrit dans une compétition internationale plus large. Chine, Turquie, Émirats, Inde chaque puissance se repositionne sur un continent dont le poids démographique, les ressources naturelles et le potentiel numérique en font l’un des principaux enjeux géopolitiques des prochaines décennies. La France tente de substituer des instruments économiques aux instruments militaires qui ont perdu de leur légitimité.

C’est sur la question du panafricanisme que le discours de Macron a soulevé les interrogations les plus substantielles. Le panafricanisme historique, celui de Nkrumah, de Sankara, de Sékou Touré s’est construit autour de projets d’émancipation économique et politique : monnaie commune, souveraineté alimentaire, industrialisation locale des matières premières. La question de savoir dans quelle mesure le cadre proposé à Nairobi s’articule avec ces aspirations structurelles reste ouverte.

Africa Forward marque indéniablement une inflexion dans la diplomatie française en Afrique. Si le changement de registre est réel, la question de sa traduction concrète dans les rapports économiques et politiques reste posée. L’Afrique anglophone, qui observe ce repositionnement avec une certaine distance, apportera peut-être un regard différent de celui de l’Afrique francophone sur la portée réelle de cette évolution.

Changer de scène ne change pas la pièce qu’on joue. Et c’est précisément ce que les prochaines années permettront de mesurer.