Deux siècles après Marx, le mot fait encore effet : la religion, opium du peuple. Non parce qu'il clôt le débat, mais précisément parce qu'il ne suffit pas à l'épuiser. S’agit il alors là d’une vérité définitive sur le fait religieux? Car la religion est bien une pièce à double face : apaisante et mobilisatrice, libératrice et asservissante, bouclier des faibles et arme des puissants. L’histoire, et l’actualité africaine en particulier, en offrent la démonstration la plus implacable.

La religion joue un rôle dans un processus de justice transitionnelle et s’érige comme force d’apaisement et de cohésion sociale

Il serait intellectuellement malhonnête de réduire le fait religieux à ses dérives. Dans des sociétés fracturées par la pauvreté, les conflits et l’absence de l’État, la religion remplit des fonctions que nulle institution formelle ne parvient à assurer avec la même profondeur.

Elle est d’abord un régulateur des pulsions. Les grandes traditions religieuses comme l’islam, le christianisme, l’animisme , le bouddhisme peuvent partager un corpus moral commun : la valorisation du pardon, la régulation de la violence individuelle et collective. Dans des contextes de tension extrême, la parole du chef religieux peut émerger là où celle du chef politique échoue. Au Rwanda, après le génocide de 1994, des communautés religieuses ont joué un rôle central dans les processus de réconciliation, permettant à des survivants et à des bourreaux de se retrouver dans un espace de parole structuré par la foi. En Côte d’Ivoire, durant les crises politiques des années 2000 et 2010, des imams et des pasteurs ont conjointement appelé au calme, formant des ponts là où les fractures ethniques et politiques semblaient irrémédiables.

Elle est ensuite un filet de sécurité sociale. Les mosquées, les églises, les communautés religieuses de base assurent une redistribution informelle comme la nourriture, les soins, l’hébergement, l’éducation que les États défaillants ne fournissent pas. En Afrique de l’Ouest, les dahiras mourides au Sénégal, les réseaux pentecôtistes au Ghana ou les communautés catholiques en zone rurale au Togo structurent une solidarité quotidienne qui maintient des millions de personnes hors de l’indigence absolue.

Elle est enfin un vecteur d’éducation et de transmission des valeurs. Là où l’école publique n’arrive pas, l’école coranique, la catéchèse ou l’enseignement communautaire religieux alphabétisent, socialisent, inculquent des normes de vie collective. Imparfait, certes. Mais présent.

C’est ainsi qu’elle commence par se présenter comme probable instrument d’asservissement et de violence

La même foi qui apaise peut tuer. Et l’histoire contemporaine en fournit des cas d’une brutalité qui devrait interdire toute naïveté.

Le mécanisme est connu : il suffit de convaincre des individus que leur violence est voulue par Dieu, qu’elle est non seulement permise mais exigée, pour transformer des croyants en soldats, des fidèles en bourreaux. Mais avant, cela commence pr des actions sociales la ou l’état échoue. Ainsi ces bénéficiaires deviennent en quelques sortes redevable, loyaux et fidèles à leur « sauveur » qui au départ est considéré comme homme de Dieu mais par la suite devient à leur yeux un demi-dieu ou le bras droit direct de Dieu dont la parole est indiscutable et doit être assimilée à la parole d’evangile qui ne devrait pas être critiqué. C’est ainsi que doucement, la sacralisation de la violence prend vie et la soustrait à tout questionnement moral.

Les endoctrinés se retrouvent donc dans une posture où ils ne peuvent donc naturellement pas discuter un ordre divin.

Au Soudan, la religion a été instrumentalisée à des fins génocidaires avec une efficacité glaçante. Le régime de Khartoum a habillé sa guerre contre les populations du Darfour d’un vernis islamique teinté de nettoyage ethnique, présentant les milices Janjawid comme les bras armés d’un ordre moral supérieur. Le résultat : entre 200 000 et 400 000 morts selon les estimations, des millions de déplacés, des villages rasés au nom d’une pureté que Dieu n’avait jamais réclamée.

Au Nigeria et au Cameroun, Boko Haram dont le nom signifie littéralement “l’éducation occidentale est un péché” a bâti son projet sur une lecture radicalement réductrice de l’islam, transformant la foi en machine de guerre contre l’école, contre les femmes, contre la modernité. Des milliers de civils massacrés, des centaines de jeunes filles enlevées, des communautés entières soumises à la terreur au nom d’un Dieu que la grande majorité des musulmans de la région récuse. La religion n’est pas ici la cause première : elle est l’habillage idéologique d’une entreprise de pouvoir, de prédation économique et de destruction sociale.

Au Mali et dans le Sahel, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, impose une lecture de la charia comme instrument de contrôle territorial et de soumission des populations. Fermeture des écoles mixtes, interdiction de la musique, amputations publiques, blocage économique en coupant les routes , assassinats ciblés des chefs coutumiers et des élus locaux : la charia devient ici non pas un cadre juridique issu d’une communauté croyante, mais un outil d’occupation et de rupture des liens sociaux traditionnels.

À l’échelle mondiale, la mécanique des attentats djihadistes de Paris à Nairobi, de Bruxelles à Ouagadougou repose sur la même architecture psychologique : convaincre un individu isolé, souvent en rupture sociale et identitaire, que mourir en tuant des innocents est un acte d’une valeur spirituelle suprême. La religion n’est pas le terreau de cette violence : elle en est le carburant final, injecté dans une identité déjà fragilisée par la marginalisation, le déclassement et le sentiment d’humiliation.

La même source, deux usages

Comment la même tradition peut-elle produire à la fois Teresa de Calcutta et les inquisiteurs, Desmond Tutu et les génocidaires rwandais qui se disaient chrétiens, les soufis pacifiques du Sénégal et les djihadistes du Sahel ?

La réponse n’est pas dans les textes. Elle est dans ceux qui les lisent, les interprètent et les instrumentalisent. Toute grande religion porte en elle des versets de paix et des versets de guerre, des appels au pardon et des appels au combat. Ce qui détermine lequel de ces visages se manifeste, c’est le contexte politique, économique et social dans lequel la foi s’exerce, et surtout la nature du pouvoir qui en contrôle l’interprétation.

Là où l’État est fort, légitime et redistributif, la religion tend à occuper son rôle naturel de régulateur moral et de lien social. Là où l’État s’effondre, où la jeunesse est abandonnée, où les injustices s’accumulent sans recours, la religion devient le seul cadre d’appartenance disponible et donc une proie facile pour ceux qui veulent en faire une arme.

C’est pourquoi la réponse à l’extrémisme religieux ne peut être uniquement sécuritaire ni uniquement théologique. Elle est politique et sociale avant tout : elle passe par la reconstruction de l’État, par la justice économique, par l’éducation critique, et par la restitution aux communautés croyantes du droit d’interpréter leur foi sans que cette interprétation leur soit imposée par des entrepreneurs de violence.

En Afrique de l’Ouest, la tension entre ces deux faces de la religion est particulièrement visible et particulièrement urgente. La région est l’une des plus religieuses du monde islam et christianisme y coexistent depuis des siècles avec une remarquable capacité de vie commune. Cette coexistence est une ressource de paix qu’il faut nommer, documenter et protéger.

Mais cette même région est aujourd’hui l’épicentre de l’expansion djihadiste mondiale. Le Sahel concentre désormais plus de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde. Et dans cette expansion, la religion est le véhicule pas la cause, mais le véhicule d’une violence qui prospère sur les ruines des États et les frustrations des populations.

La lucidité s’impose : ni diaboliser la religion, ni la sanctuariser hors de toute critique. La foi des peuples d’Afrique de l’Ouest est une réalité vivante, enracinée, légitime. Elle peut être ce qu’elle a toujours été à son meilleur : un espace de dignité, de solidarité et de sens. Mais elle ne sera pas à l’abri de ceux qui voudront en faire autre chose, tant que les conditions économiques, politiques et sociales qui alimentent l’extrémisme n’auront pas été sérieusement combattues.

La religion est parfois un opium qui endort, qui console, qui fait accepter l’inacceptable. Mais elle est aussi, selon les mains qui la tiennent, un élément agissant sur l’humain le limitant ou le poussant à l’action, un éveil, une résistance, ou une bombe.