LE PROBLÈME

Le Sahel côtier nord du Togo, nord du Bénin, nord du Ghana, zones frontalières du Burkina Faso connaît depuis deux décennies une intensification des conflits entre agriculteurs et éleveurs transhumants. Ces conflits ne sont pas le produit d’une hostilité culturelle ancienne. Ils résultent de la convergence de trois dynamiques simultanées : la progression de la désertification qui réduit les zones de pâturage disponibles et pousse les troupeaux vers le sud, le rétrécissement des couloirs de transhumance sous l’effet de l’extension des fronts agricoles, et l’effondrement des mécanismes traditionnels de régulation inter-communautaire qui permettaient historiquement de gérer ces tensions.

Le résultat est une précarité croissante des deux côtés. Les agriculteurs voient leurs cultures détruites, leurs terres contestées, leur production réduite. Les éleveurs nomades et transhumants perdent l’accès aux ressources pastorales sans disposer d’alternatives. Cette double précarité se traduit en insécurité alimentaire locale et en hausse des prix des denrées de base pour les ménages les plus vulnérables.

Les réponses apportées jusqu’ici sédentarisation, délimitation administrative des couloirs, interdictions de passage ont globalement échoué parce qu’elles traitent la mobilité pastorale comme un problème à supprimer plutôt que comme une réalité à organiser.

LE DIAGNOSTIC

Trois erreurs structurelles caractérisent les politiques pastorales actuelles dans le Sahel côtier.

La première est de confondre mobilité et désordre. La transhumance est une réponse rationnelle à la variabilité écologique des zones arides et semi-arides. Fixer les éleveurs sans essayer d’apporter une solution minime aux conditions écologiques revient à leur retirer leur principal outil d’adaptation. Les expériences de sédentarisation menées depuis les années 1960 dans la région l’ont démontré de façon répétée.

La deuxième est l’absence de dispositif fiscal intégrant les éleveurs transhumants dans l’économie des territoires qu’ils traversent. Un éleveur en transit ne contribue pas aux ressources locales, ne bénéficie d’aucun droit reconnu, et n’a donc aucune incitation à respecter les règles de l’espace traversé. L’invisibilité fiscale produit l’invisibilité juridique.

La troisième est l’absence d’infrastructure d’accueil sur les axes de transhumance. Les couloirs existent sur les cartes administratives mais pas dans les faits : pas de points d’eau aménagés, pas d’espaces de pâturage sécurisés, pas de lieux d’échange entre éleveurs et communautés agricoles. La transhumance se déroule donc dans un vide institutionnel qui rend le conflit presque inévitable.

LA PROPOSITION : LES HALTES PASTORALES ORGANISÉES

Ce policy brief propose la création de haltes pastorales organisées, des infrastructures territorialisées positionnées sur les axes réels de transhumance dans le Sahel côtier, conçues non pour arrêter les éleveurs mais pour structurer leur passage.

Le modèle s’inspire de deux logiques historiques convergentes. D’une part, la spécialisation villageoise des sociétés ouest-africaines précoloniales, où chaque communauté: forgerons, tisserands, griots occupait une fonction reconnue avec des droits et des obligations attachés à cette fonction avec des territoires quelques fois délimité où chaque caste avait un territoire. D’autre part, le comptoir commercial comme point de transit, d’échange et de taxation organisée. La halte pastorale est en réalité un caravansérail pastoral adapté aux réalités du Sahel côtier contemporain.

Chaque halte comprend quatre composantes.

Un espace de pâturage aménagé avec des jardins fourragers et des plantations d’espèces ligneuses fourragères adaptées aux conditions locales, dimensionné pour absorber des flux variables de troupeaux sans dégradation du couvert végétal.

Un système d’approvisionnement en eau avec des points d’eau permanents : forages, mares aménagées accessibles aux animaux et aux éleveurs.

Un comptoir d’enregistrement et de taxation où les éleveurs s’acquittent d’une redevance forfaitaire de passage, obtenant en échange une reconnaissance de leur présence légale sur le territoire et un accès aux services de la halte. Cette redevance constitue une ressource locale affectée à l’entretien de l’infrastructure.

Un espace d’échange économique où les éleveurs peuvent vendre ou échanger des animaux, acheter des produits alimentaires, et où les agriculteurs et artisans des communautés voisines peuvent proposer leurs produits. Les surplus restant des produits agricoles qui restent et tendent vers le pourrissement peut être vendu à prix dérisoires aux éleveurs spécialement les légumes, le reste peux toujours servir de compost pour ces espaces de pâturage. Cet espace transforme la halte en nœud économique bénéficiant aux deux communautés.

LA GOUVERNANCE

La halte pastorale ne doit pas être une infrastructure étatique gérée de l’extérieur. Elle doit être gouvernée par une structure intercommunautaire associant représentants des éleveurs transhumants, représentants des communautés agricoles locales, autorités coutumières et communes concernées. Cette structure perçoit les redevances, entretient les équipements, arbitre les conflits d’usage et rend compte annuellement aux parties prenantes.

Les États concernés jouent un rôle d’appui en financement initial, cadre juridique, formation mais pas de gestion directe. La durabilité du modèle repose sur l’appropriation locale.

LE POTENTIEL TOURISTIQUE

Dans le Sahel côtier, la présence de communautés pastorales, de troupeaux en déplacement, de jardins fourragers et de points d’eau constitue un paysage culturel et écologique rare. Une halte bien aménagée peut intégrer un circuit touristique rural valorisant les savoir-faire pastoraux, les échanges intercommunautaires et la biodiversité locale. Ce volet touristique constitue une source de revenus complémentaire pour la gouvernance de la halte et un levier de valorisation positive des éleveurs transhumants aux yeux des communautés sédentaires.

RECOMMANDATIONS

À destination des gouvernements du Togo, du Bénin et du Ghana, trois recommandations opérationnelles.

Premièrement, conduire une cartographie participative des axes réels de transhumance dans les zones frontalières du Sahel côtier, en associant les organisations d’éleveurs et les communautés agricoles, pour identifier les sites prioritaires d’implantation des haltes.

Deuxièmement, adopter un cadre juridique reconnaissant les haltes pastorales comme infrastructure d’intérêt public intercommunautaire, avec un statut foncier sécurisé et un régime fiscal adapté pour les redevances de passage.

Troisièmement, mobiliser les mécanismes de financement régionaux CEDEAO, UEMOA, Fonds Vert pour le Climat pour le financement initial des infrastructures, en conditionnant ce financement à la mise en place de structures de gouvernance intercommunautaire opérationnelles.

Les conflits agropastoraux dans le Sahel côtier ne sont pas une fatalité climatique. Ils sont le symptôme d’un vide institutionnel que les politiques actuelles n’ont pas su combler. Les haltes pastorales organisées proposent de transformer ce vide en opportunité : organiser la mobilité plutôt que la supprimer, intégrer les éleveurs dans l’économie des territoires traversés plutôt que les en exclure, et créer des infrastructures de coexistence qui bénéficient à toutes les communautés concernées. C’est une réponse à la mesure de la complexité du problème.