Pendant vingt-cinq ans, l’African Growth and Opportunity Act a offert aux exportateurs africains éligibles un accès sans droits de douane au marché américain. Ce dispositif, aussi imparfait qu’il fût dans ses conditionnalités politiques et sa logique de concession unilatérale, a permis le développement de filières exportatrices réelles comme le textile au Lesotho, à Madagascar et au Kenya, l’agroalimentaire au Ghana et en Éthiopie, produits manufacturés dans plusieurs pays d’Afrique australe. Ayant pris fin en 2025, il ne sera pas reconduit dans sa forme initiale. Pour les secteurs qui avaient construit leur modèle sur l’accès préférentiel au marché américain, le choc est immédiat et les emplois menacés sont majoritairement féminins.

Ce que l’AGOA offrait, ce que Trump a choisi d’en faire

Avec l’AGOA initial, l’Afrique avait l’opportunité d’exporter vers 350 millions de consommateurs américains sans les contraintes tarifaires qui pèsent sur les autres producteurs mondiaux. L’administration Trump l’a transformée en un instrument de pression. En exemple on peut citer les tarifs punitifs dont la taxe de 10 % imposée au Kenya est l’illustration la plus visible. Pour les secteurs qui avaient construit leur modèle sur l’accès préférentiel au marché américain, le choc est immédiat et les emplois menacés sont majoritairement féminins.

La ZLECAf : saisir l’opportunité ou la laisser passer

C’est ici que le choc Trump peut devenir un électrochoc salutaire, une récupération intelligente de la situation. La Zone de libre-échange continentale africaine regroupe 54 pays signataires sur 55, avec 49 ratifications déposées à ce jour. Sur le papier, c’est l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde avec environ 1,4 milliard de consommateurs, des projections de commerce intra-africain atteignant 230 milliards de dollars en 2026. L’accord prévoit l’élimination progressive des droits de douane sur 90 à 97 % des produits échangés entre pays membres, sur une période de dix à quinze ans pour protéger les industries naissantes. Dans les faits, le commerce intra-africain ne représente encore que 15 à 18 % du commerce total du continent, contre plus de 60 % en Europe et 50 % en Asie mais des progrès notables sont déjà enregistrés notamment en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya.

La nature ayant horreur du vide, c’est dans l’absence, le manque que se crée dès reponses. L’opportunité est là, précisément parce que la contrainte est là. Les entrepreneurs du textile malgache ou kenyan qui perdent leur accès préférentiel au marché américain doivent désormais regarder vers Lagos, Abidjan, Dakar et Johannesburg. Mais pour que ce pivot soit possible, la ZLECAf doit accélérer sur trois fronts simultanément : la réduction effective des barrières tarifaires et non tarifaires intra-africaines, l’harmonisation des règles d’origine pour que les produits africains circulent librement sur le continent, et le développement des infrastructures logistiques qui rendent cette circulation possible concrètement. Sans ces trois conditions réunies, la ZLECAf restera ce qu’elle est encore trop souvent : un accord ambitieux sur le papier et timide dans les faits. La Chine offre par ailleurs une ouverture complémentaire significative : Pékin a accordé aux exportateurs africains un accès sans droits de douane à son marché pour un nombre croissant de produits. Bien que rien ne soit gratuit dans ce monde, ce partenariat, combiné aux relations commerciales existantes avec l’Europe où des frais s’appliquent mais où les accords de partenariat économique offrent des cadres négociés dessine un environnement multipolaire dans lequel l’Afrique peut diversifier ses débouchés sans dépendre d’un seul marché. Mais aucun de ces partenariats extérieurs ne remplacera la valeur d’un marché intérieur africain profond et intégré.

La ZLECAf est le cadre continental. Mais ce sont les blocs sous-régionaux comme UEMOA COMESA et CEDEAO qui disposent des instruments opérationnels les plus immédiatement mobilisables pour enclencher la dynamique du consommer local et régional. L’UEMOA par exemple, avec sa monnaie commune, ses mécanismes Dd soutien à la production et consommation local et son marché intégré de huit pays, offre un espace de circulation des biens théoriquement fluide. La CEDEAO, avec ses quinze membres et son protocole de libre circulation des personnes et des biens, dispose d’un cadre juridique qui pourrait transformer la sous-région en véritable marché unifié. Le problème est que cette libre circulation demeure largement effective sur papier et contrariée dans les faits par des barrières non tarifaires persistantes contrôles abusifs aux frontières, tracasseries administratives, normes non harmonisées, corruption aux postes de contrôle. Ces institutions doivent traiter l’élimination de ces obstacles comme une priorité aussi urgente que la réponse aux chocs extérieurs.

Au-delà des accords et des cadres institutionnels, c’est l’appui et le renforcement concret des chaînes de valeur et des circuits de distribution internes qui déterminera si l’Afrique peut réellement absorber sa propre production. Produire plus localement ne suffit pas si les produits locaux ne parviennent pas aux consommateurs dans des conditions compétitives et abordables. Or le coût de production élevé des produits africains lié aux coûts de l’énergie, de la logistique, du financement et des intrants les rend souvent moins compétitifs que les produits importés, y compris pour certains consommateurs africains les plus modestes qui voudraient pourtant privilégier le local.

C’est ici que le rôle des banques et des institutions de microfinance est central et insuffisamment mobilisé.

Les critères de risque appliqués par le secteur financier africain aux PME productrices sont souvent inadaptés à la réalité des petits producteurs et transformateurs locaux, qui se retrouvent exclus du financement formel précisément au moment où ils en ont le plus besoin pour monter en gamme et en volume. L’UEMOA et la CEDEAO doivent accompagner cette transformation par des mécanismes de bonification des coûts de production, subventions ciblées aux intrants, garanties publiques sur les prêts aux PME industrielles, investissements dans les infrastructures énergétiques et logistiques pour réduire l’écart de compétitivité entre le produit local et le produit importé. Comme l’a bien dit madame Sephora Kodjo de la fondation sephis en amenant la DGA de la NSIA banque Côte d’Ivoire sur le terrain: “Si on ne fait pas descendre sur le terrain ceux qui signent les chèques comment sauront ils pourquoi il faut signer?”. On peut renchérir que non seulement il est important de toucher du bois les réalités du terrain mais il est également important qu’après cela les conditions d’accès au crédit se réajustent en fonction de chaque terrain.

La xénophobie et la préférence pour l’importé : les freins que l’Afrique s’inflige à elle-même.

Il serait incomplet d’analyser les obstacles au commerce intra-africain sans nommer deux freins que l’Afrique s’inflige à elle-même. Le premier est culturel et psychologique : une préférence persistante pour les produits importés, perçus comme de meilleure qualité, au détriment des produits locaux. Cette préférence n’est pas irrationnelle dans tous les cas elle reflète parfois des écarts de qualité réels liés au sous-investissement dans les capacités productives africaines. Mais elle est aussi le produit d’un conditionnement historique que les politiques de promotion du consommer local doivent activement déconstruire.

Le second frein est la xénophobie et la discrimination entre Africains. Ces tensions ne redéfinissent pas structurellement les échanges commerciaux à grande échelle, mais elles constituent un frein réel à l’adoption des produits d’autres pays africains et à la fluidité des échanges humains qui accompagnent tout commerce. Un commerçant nigérian qui se sent menacé en Afrique du Sud n’y développera pas son réseau de distribution. Un entrepreneur togolais qui se heurte à des discriminations au dans un autre pays ne pourra y investir ou orienter ses produits. L’ouverture d’esprit et un minimum de solidarité africaine ne sont pas des facteurs accessoires du commerce intra-africain. Ils en sont une condition culturelle indispensable que les institutions régionales et les dirigeants au sein de leurs états doivent promouvoir activement.

Le démantèlement de l’AGOA sous Trump est un choc. Il est aussi une opportunité que l’Afrique ne peut pas laisser passer une deuxième fois. Le marché intérieur africain de 1,4 milliard de consommateurs, les débouchés offerts par la Chine, les cadres négociés avec l’Europe, tout cela dessine un environnement dans lequel l’Afrique peut enclencher un processus économique fort si elle choisit de s’appuyer sur elle-même plutôt que d’attendre la prochaine faveur commerciale de Washington. Mais ce choix exige des actes concrets : accélérer la ZLECAf, renforcer les capacités des instruments de l’UEMOA et de la CEDEAO, renforcer et restructurer les chaînes de valeur, réformer le financement des PME, et s’attaquer aux freins culturels et identitaires qui empêchent les Africains de consommer africain.

Bibliographie

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