Cette note, tout en gardant à l’esprit que la configuration de la décentralisation diffère suivant les pays, part d’une hypothèse structurante : une collectivité territoriale qui emprunte pour investir dans les conditions de son attractivité économique crée les conditions d’un retour de richesse vers ses caisses, et indirectement vers celles de l’État. Ce n’est pas une hypothèse spéculative. C’est la logique de l’investissement public territorial, documentée dans plusieurs contextes africains, qui mérite d’être formalisée et promue comme modèle de gouvernance financière locale.

La chaîne causale est la suivante : un emprunt bien ciblé finance des infrastructures et des dispositifs d’attractivité, qui attirent des entreprises et stimulent la création d’activités locales, qui absorbent une main-d’œuvre jeune disponible, qui produit de la richesse taxable, qui alimente les recettes fiscales locales et nationales, qui permettent de rembourser la dette sans pression supplémentaire sur le contribuable. Chaque maillon de cette chaîne mérite d’être examiné.

La première erreur de gouvernance locale est de traiter l’emprunt comme une opération financière isolée, déconnectée d’une vision de développement du territoire. Un emprunt sans stratégie n’est qu’un report de problème. Un emprunt adossé à une vision territoriale cohérente est, au contraire, un accélérateur de développement.

Ce distinguo est fondamental. Il implique que la décision d’emprunter ne peut être prise en amont d’une réponse claire à plusieurs questions : quelles sont les potentialités économiques du territoire? ses ressources naturelles, son patrimoine culturel, sa position géographique, ses filières artisanales ou agricoles ? Quels investissements, s’ils étaient réalisés, rendraient ces potentialités exploitables et visibles ? Qui sont les acteurs économiques susceptibles d’être attirés par un territoire ainsi équipé ? Et quel retour fiscal, sur quelle durée, peut raisonnablement être attendu de cet investissement ?

Les investissements structurants qu’ils concernent les infrastructures, les équipements ou les dispositifs d’accueil nécessitent des horizons de planification compatibles avec les cycles de transformation territoriaux. Les territoires les plus performants en matière d’attractivité combinent une excellente compréhension des dynamiques présentes avec une capacité à se projeter dans des futurs souhaitables. Une collectivité qui emprunte sans cette compréhension préalable de son territoire prend un risque financier non maîtrisé. Une collectivité qui emprunte sur la base d’un diagnostic rigoureux de ses atouts et de ses lacunes prend, elle, un risque calculé et justifiable.

L’intelligence économique territoriale : voir avant d’agir

La notion d’intelligence économique territoriale désigne l’ensemble des dispositifs permettant à une collectivité de collecter, analyser et mobiliser l’information économique pertinente sur son territoire pour orienter ses décisions d’investissement et de promotion. Elle n’est pas réservée aux grandes métropoles. Elle s’applique, à des échelles et avec des moyens adaptés, à toute entité territoriale qui entend gouverner son développement de manière proactive plutôt que réactive.

En pratique, un tel dispositif comprend au minimum : un inventaire systématique des ressources et potentialités locales: terres agricoles, ressources minières artisanales, patrimoine immatériel, position sur les axes commerciaux régionaux, une veille sur les besoins des entreprises et investisseurs susceptibles de s’y implanter, une analyse des flux économiques entrants et sortants du territoire, et un suivi des indicateurs fiscaux locaux permettant d’évaluer en temps réel l’impact des décisions d’investissement sur les recettes.

Le marketing territorial ne saurait être dissocié de considérations économiques rigoureuses. L’allocation optimale des ressources financières et humaines, l’évaluation précise des retours sur investissement et la mesure de la performance économique constituent des impératifs incontournables pour toute stratégie d’attractivité, et la professionnalisation des pratiques en matière de gestion financière représente un enjeu majeur pour les acteurs territoriaux.

C’est sur la base de cette intelligence économique que la collectivité peut, en toute connaissance de cause, décider d’emprunter pour financer tel équipement plutôt que tel autre, tel aménagement plutôt que telle infrastructure, en anticipant son effet sur l’écosystème économique local. L’emprunt devient ainsi un outil de politique économique locale et non un simple mécanisme de financement.

Le marketing territorial : donner à la collectivité une identité qui attire

Une collectivité ne peut pas attirer des entreprises, des investisseurs ou des talents si elle n’est pas visible, lisible et désirable. C’est là l’objet du marketing territorial non pas la publicité institutionnelle au sens ordinaire, mais la construction d’une identité économique et culturelle forte, cohérente et projetée vers l’extérieur.

Cette identité repose sur plusieurs piliers. Le premier est la valorisation des potentialités endogènes : une collectivité qui possède une filière agricole distinctive, un savoir-faire artisanal reconnu, un patrimoine naturel ou culturel remarquable doit apprendre à transformer ces atouts en arguments économiques. Le pagne tissé du nord du Togo du Bénin, les marchés à bétail du Sahel, les ports fluviaux des régions forestières d’Afrique centrale sont autant de potentialités qui, bien mises en récit et soutenues par des investissements adaptés, peuvent constituer le fondement d’une attractivité territoriale durable.

Le deuxième pilier est la construction d’une offre d’accueil pour les entreprises : zones économiques locales aménagées, guichets uniques d’installation, accès aux utilités de base: eau, électricité, internet, disponibilité foncière documentée. La mise en œuvre de réformes visant à améliorer le climat des affaires local permet de renforcer l’attractivité territoriale pour les investissements étrangers et nationaux. Ces réformes, au niveau local, dépendent directement de la capacité de la collectivité à financer les infrastructures d'accueil, ce qui renvoie précisément à la question de l’emprunt productif.

Le troisième pilier est la cohérence entre image projetée et réalité vécue. Le marketing territorial s’inscrit dans une logique stratégique visant à mobiliser des relais d’opinion pour renforcer la visibilité et l’image du territoire, mais cette démarche doit s’appuyer sur des caractéristiques économiques, culturelles et institutionnelles locales authentiques afin de produire un effet d’attractivité durable. Une collectivité qui se présente comme un pôle d’excellence économique sans avoir les infrastructures et les services correspondants perd rapidement toute crédibilité. L’investissement financé par la dette doit donc précéder ou accompagner le marketing, non lui succéder.

L’employabilité des jeunes : le dividende humain de l’investissement local

L’Afrique se trouve à un moment charnière : entre 2025 et 2050, le continent connaîtra l’une des expansions les plus rapides de sa population en âge de travailler de l’histoire contemporaine, avec une population totale passant d’environ 1,4 milliard aujourd’hui à 2,5 milliards à mi-siècle. Au cœur de cette dynamique se trouvent quelque 830 millions de jeunes âgés de 15 à 35 ans une concentration sans précédent de talent potentiel. 

Cette réalité démographique constitue, pour les collectivités locales, à la fois un défi et une ressource. Le secteur privé africain est resté dans l’ensemble de taille modeste, informel et peu industrialisé, ne créant qu’environ 3 millions d’emplois formels par an pour plus de 12 millions de jeunes entrant sur le marché du travail chaque année depuis 2015. L’écart entre offre et demande d’emploi se joue d’abord à l’échelle locale et c’est donc à cette même échelle que des réponses concrètes peuvent être construites.

Un investissement public local intelligent crée de l’emploi à plusieurs niveaux. Directement, pendant la phase de travaux : construction d’infrastructures, réhabilitation de marchés, aménagement de zones d’activité. Indirectement, par les activités économiques qu’il rend possibles : entreprises attirées par un territoire équipé, filières locales valorisées par un meilleur accès aux marchés, services aux entreprises développés autour des nouvelles implantations.

La Banque africaine de développement soutient des programmes ciblant l’entrepreneuriat et l’innovation dans les industries numériques et créatives pour créer des emplois, notamment pour les jeunes, et vise à attirer des investissements privés significatifs pour démultiplier l’effet de ces financements publics initiaux. Ce modèle de financement public comme déclencheur d’investissements privés et créateurs d’emplois est précisément ce que la dette locale productive ambitionne de reproduire à l’échelle des territoires.

La collectivité qui investit dans une zone artisanale, dans la réhabilitation d’un marché régional ou dans un hub numérique local ne finance pas seulement une infrastructure : elle crée les conditions d’une insertion économique pour sa jeunesse, réduit les pressions migratoires vers les centres urbains et contribue à la stabilité sociale de son territoire.

Rentabiliser les potentialités : l’effet de retour fiscal

C’est ici que la logique de la dette productive se boucle. Un territoire qui attire des entreprises et crée de l’activité économique génère des recettes fiscales supplémentaires patentes, taxes sur les activités commerciales, redevances d’utilisation des équipements publics, impôts fonciers sur les nouvelles installations. Ces recettes viennent alimenter les budgets locaux et, par remontée vers le niveau national via les mécanismes de répartition fiscale, contribuent aux finances publiques de l’État.

Une dynamique positive de recettes fiscales locales permet de constituer les garanties nécessaires à la mobilisation de fonds supplémentaires, et la fiscalité locale exercée dans un cadre stable joue un rôle correcteur des inégalités en distribuant les revenus du patrimoine et de l’activité économique. Ce cercle vertueux : investissement, attractivité, activité, recettes, réinvestissement n’est pas automatique. Il suppose une gestion rigoureuse, une stratégie cohérente et une gouvernance transparente. Mais il est réalisable, et plusieurs expériences africaines en attestent.

L’enjeu est précisément d’éviter ce que l’on peut appeler la logique de prédation fiscale : augmenter les impôts existants sur les contribuables déjà présents pour rembourser les emprunts contractés. Cette logique est à la fois économiquement contre-productive, elle décourage l’activité et l’investissement et politiquement insoutenable. La vraie réponse au remboursement de la dette locale n’est pas d’étouffer le contribuable existant, mais d’élargir l’assiette fiscale en créant les conditions de l’émergence de nouveaux contribuables entreprises, activités formalisées, investisseurs qui n’existaient pas avant l’investissement.

Attirer et créer : deux faces d’une même stratégie

Une stratégie territoriale complète ne se limite pas à attirer des entreprises extérieures. Elle combine deux logiques complémentaires : l’attraction d’acteurs économiques existants vers le territoire, et la création d’entreprises locales nouvelles depuis le territoire lui-même.

L’attraction suppose une offre d’accueil documentée, visible et compétitive. Elle passe par la promotion active des potentialités locales auprès des chambres de commerce, des agences d’investissement nationales et régionales, des réseaux de la diaspora susceptibles de mobiliser des capitaux vers le territoire d’origine. Elle suppose aussi que la collectivité soit capable de répondre rapidement aux demandes d’information des investisseurs potentiels ce qui renvoie à la nécessité d’un dispositif d’intelligence économique opérationnel.

La création d’entreprises locales suppose des mécanismes d’appui à l’entrepreneuriat territorial : accès aux locaux, accompagnement technique, mise en réseau avec des partenaires commerciaux et financiers. Les collectivités qui ont réussi à développer une dynamique entrepreneuriale locale ont généralement combiné investissement public dans les infrastructures d’accueil et dispositifs d’appui aux porteurs de projets locaux. Des approches ancrées dans les réalités locales comme le modèle d’apprentissage igbo du Nigeria, qui permet à des jeunes d’acquérir des compétences pratiques et commerciales auprès d’entrepreneurs expérimentés selon un système structuré de mentorat montrent que l’économie locale dispose de ressources endogènes que les politiques publiques peuvent valoriser sans les remplacer.

La combinaison des deux logiques attraction et création multiplie les effets de l’investissement initial et accélère le retour fiscal attendu.

La gestion de la dette au profit du développement économique local n’est pas une formule magique. C’est un pari exigeant sur la capacité de la collectivité à se gouverner elle-même avec intelligence et rigueur. Elle suppose des élus locaux qui pensent en termes de stratégie de territoire plutôt que de dépenses de court terme, des techniciens capables de construire et de suivre un projet d’investissement sur plusieurs années, et des citoyens informés qui comprennent la logique de l’emprunt productif.

Ce pari est justifié par la réalité démographique et économique de l’Afrique subsaharienne. Un continent qui voit 12 millions de jeunes arriver sur le marché du travail chaque année ne peut pas attendre que l’État central trouve des solutions pour chacun d’eux. La collectivité locale est le premier espace où la demande d’emploi rencontre l’offre économique. Elle est aussi, par conséquent, le premier espace où l’investissement public peut produire un dividende humain concret et rapide.

Emprunter pour équiper, équiper pour attirer, attirer pour créer, créer pour employer, employer pour produire, produire pour fiscaliser, fiscaliser pour rembourser et réinvestir : telle est la chaîne que la dette productive locale peut activer. Elle ne se met pas en place spontanément. Elle exige de la méthode, du courage politique et de la durée. Mais elle offre, à terme, ce qu’aucune autre option ne garantit : un développement territorial qui se finance par sa propre réussite, sans peser indûment sur ceux qui y vivent.